Les textes que vous allez trouver sur ce blog sont l'œuvre d'un atelier d'écriture à distance : Télé-Graphe. Les personnes qui y participèrent ne se connaissaient pas entre elles. Elles ont individuellement été contactées par l'animateur et ne connaissaient que les pseudos choisis par les autres. En début de mois, une consigne d'écriture (un déclencheur) était proposée par l'animateur... et chacun s'est lancé à sa façon. En Juin 2012, une rencontre a permi aux "télé-graphistes" de faire connaissance et vivre un partage en direct.

Se trouver tout à coup face à soi-même est une expérience qui ressemble bien à une épreuve.
J’aime beaucoup les vide-greniers. On y voit tant d'objets qui permettraient de retracer toute l’histoire d’une vie… La vaisselle dépareillée de mon enfance, les journaux de différentes périodes, les ustensiles orange aux formes arrondies des années 70…
Ce dimanche, je flânais donc sur le boulevard, sans autre objectif que regarder toutes ces choses autrefois aimées et maintenant offertes à bas prix. Et soudain me voici en arrêt devant un tableau. Une simple plaque de contreplaqué posée contre un pied de lampe et dont l’image m’a intriguée.
Tout d’abord on distingue une forme brune et noueuse, un arbre sans doute. Les racines sont bien apparentes et se perdent dans un sol dont on se demande s’il est fait d’eau ou si le peintre s’est trompé de couleur. Des vagues semblent s’agiter à la base de l’arbre pourtant bien solidement accroché par de longs doigts griffus. Et puis tout en haut, des branches que le bord du tableau parait stopper et empêcher de continuer leur ascension vers le ciel. Des branches qui s’étendent, privées de feuilles, vers un ciel absent.
Ensuite mon regard a été surpris par les taches rouges qui s’élèvent de chaque côté de l’arbre et viennent lécher sa ramure. Un feu ? Un incendie qui cerne le tronc et menace de l’anéantir.
Tout cela, malgré les couleurs vives semblait bien négatif. Une tempête au sol,  un arbre sans promesse de printemps, un feu prêt à effacer la seule forme de vie présente sur le tableau…
Et puis voici que dans la fumée au dessus des flammes, m’est apparu un visage. Je ne l’avais pas vu tout d’abord. Comme un spectre, un fantôme qui semble sourire. Un visage face à moi et qui a l’air de me regarder. Une sorte de miroir. Comme un double de moi-même.
Je n’arrivais pas à détacher mes yeux de cette apparition et il m’est venu à l’idée que cette forme voulait me dire quelque chose. Ou plutôt, puisque le tableau était offert aux regards de tous, n’était-ce pas plutôt, non seulement pour moi mais pour chacun qu’il y avait un message ? Et après tout ce visage n’était-il pas le mien ?
Je n’ai pas l’habitude de ce genre de folie mais j’ai sorti mon porte monnaie et moyennant 4 euros suis repartie chez moi mon achat sous le bras. Arrivée à la maison, j’ai posé le tableau devant l’écran de ma télé et me suis assise pour continuer à l’écouter.
Oui c’était bien de moi qu’il s’agissait dans cette image. L’eau mouvementée et trouble de mon enfance je la reconnaissais. Mais je reconnaissais aussi la vigueur de ces racines fermement agrippées pour que l’arbre se dresse. Cette volonté de dépasser les bouleversements pour continuer à vivre, c’était bien la force que la vie avait mise en moi. Et puis ce tronc tordu, blessé par tous les tourments des intempéries, il rappelait bien le chemin qu’il m’a fallu suivre avec ses vicissitudes, ses douleurs et aussi ses joies. Tout en haut, les branches avaient poussé, comme autant de signes d’espoir en direction d’un ciel qui reste absent aux yeux de qui regarde ce tableau. Le Grand Invisible dont on nous parlait au catéchisme il était bien là, hors de vue mais assez présent par le fait que l’arbre avait pu grandir et ses branches s’étaler.
Mon regard se portant sur le feu qui cerne le vieux tronc, j’ai frissonné. Le feu, à mon âge, lorsqu’il ne réchauffe plus mais devient incendie, est le signe d’une menace. Cet arbre va brûler et s’effondrer. Le vieux tronc dans lequel la vie s’épuise va disparaître et ne restera que la fumée, cette fumée qui tente encore de faire un signe. Mon visage est là, tout gris mais encore fardé d’un mince sourire, comme pour dire « tout est accompli mais la vie valait la peine d’être vécue. Je vais disparaître mais ce sera avec légèreté, sans drame, doucement et simplement ».
Ma vie qui est maintenant largement derrière moi était là sous mes yeux, dessinée par une main inconnue et maladroite sans doute selon les critères artistiques de maintenant, mais tellement vraie.
Alors j’ai pris mon vieux stylo feutre et j’ai écrit au dos du tableau : « C’est moi ». Mon fils le trouvera lorsqu’il lui faudra un jour vider mon appartement. Et peut être entendra-t-il lui aussi ce que le visage dans la fumée continue à dire.

Souris

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