Les textes que vous allez trouver sur ce blog sont l'œuvre d'un atelier d'écriture à distance : Télé-Graphe. Les personnes qui y participèrent ne se connaissaient pas entre elles. Elles ont individuellement été contactées par l'animateur et ne connaissaient que les pseudos choisis par les autres. En début de mois, une consigne d'écriture (un déclencheur) était proposée par l'animateur... et chacun s'est lancé à sa façon. En Juin 2012, une rencontre a permi aux "télé-graphistes" de faire connaissance et vivre un partage en direct.

Autour de moi les compliments ne manquent pas. J’ai l’air de me vanter, mais si, si, je vous assure. Hier encore Suzanne me disait. « C’est incroyable comme tu es alerte. On a l’impression que rien ne t’empêche de faire ton chemin. Moi, avec mes rhumatismes, et depuis la mort de mon mari… ». Il ne passe pas une réunion de notre Club des seniors, sans que l’une ou l’autre (les messieurs sont rares) fasse un commentaire de ce genre. Bien sûr, j’ai les cheveux plus blancs que meringue, et depuis longtemps, bien évidemment je m’essouffle lorsqu’il faut préparer les tables pour notre petit marché  de Noël. Et puis il parait que je suis drôle, que je raconte de façon diablement vivante les anecdotes de la vie quotidienne, et même parfois ce qu’on appelait des blagues dans ma jeunesse. L’autre jour, on avait toutes les mains occupées à faire des  petits gâteaux à la cannelle, et Mireille a fait remarquer : « Tu n’as pas de taches brunes sur les mains, regarde, nous en avons toutes ». C’est vrai que la pauvre Mireille a les veines si saillantes du poignet jusqu'au milieu des doigts et la peau tellement tavelée, qu’on ne peut pas ignorer qu’elle a dépassé les quatre-vingt dix. Moi, j’ai les mains encore potelées et si leur couleur est à peu près uniforme, pourtant je n’y fais rien. Pas de secret à révéler et partager. Calmez-vous, les filles !
Bref, on me dit que je fais dix ou quinze ans de moins que ne le révèle ma carte d’identité.
J’avoue que ça me fait chaque fois plaisir. Naturellement je proteste. Je dis « vous ne m’avez pas vue, le matin, au réveil ». Avec un petit rire qui semble dire qu’après tout ça m’est égal. Et tout le monde de renchérir « Tu n’as vraiment pas à te plaindre ». Petite satisfaction intime que je tente de cacher.
Si elles savaient !
Pourquoi le cacher, mes airs de bien dans-sa-peau bien-dans-sa vie, c’est pour la façade. Une forme de coquetterie qui m’aide à un peu me mentir à moi-même aussi. Parce que ce n’est pas vrai que le temps passe moins vite pour moi que pour les autres. Parce que, lorsque je suis seule, j’y pense à ce foutu avenir qui ne s’annonce pas comme la meilleure période de ma vie.
Oh je n’y pense pas tous les jours, mais ça me saute dessus, comme ça, sans prévenir au détour d’un instant dont l’imprévisibilité même est cruelle. Parce que je m’aperçois que j’ai oublié une partie des courses que je devais faire. J’avais pourtant fait ma liste avant de sortir. Mais, coquetterie encore, je n’aime pas la tirer de ma poche et la relire au vu de tous les clients. Ou bien j’ai égaré un objet pourtant familier et qui se trouve toujours à la même place. Enfin, en principe. Ou bien lorsque, dans la salle de bain, le miroir me renvoie l’image de la peau de plus en plus flasque de mes bras, ou le plissement terrible de mon cou. L’autre jour j’ai attrapé mes joues à deux mains et je les ai remontées. L’ovale de mon menton est réapparu, mais combien de replis au dessus de mes doigts sur les tempes ! J’en ai presque eu les larmes aux yeux.
Ma pauvre, il va falloir y aller, vers ce encore moins de temps en encore moins et encore moins. Et aller vers quels dégâts tapis dans les recoins des années qui viennent. Vers quels « je ne peux plus » irréversibles qui me feront plus mal dans la tête que dans le corps. Et je l’avoue, le pire, les « elle ne peut plus » qui se liront dans le regard des autres accompagnés de paroles pleines d’encouragement et de félicitations pour les maigres petites victoires du quotidien.
Ce matin j’ai l’humeur grise. Exactement ce que je n’aime pas. J’ai l’impression que tout m’échappe. J’ai envie à la fois de lâcher prise et de me battre. J’ai pensé un moment ne pas m’habiller et même ne pas me laver. Seulement me caler dans mon fauteuil et dormir longtemps. Je sais que c’est stupide, que les yeux fermés, les mêmes images se bousculeront sur l’écran de mes paupières et que je me surprendrai à tout à coup laisser sortir de ma bouche des paroles de tristesse. Je sais que…
Bon, ça suffit. Allez hop. Bouge-toi ma vieille.
Tiens, je vais prendre rendez vous chez le coiffeur. Ce Marco me fait mourir de rire.

Souris

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