Les textes que vous allez trouver sur ce blog sont l'œuvre d'un atelier d'écriture à distance : Télé-Graphe. Les personnes qui y participèrent ne se connaissaient pas entre elles. Elles ont individuellement été contactées par l'animateur et ne connaissaient que les pseudos choisis par les autres. En début de mois, une consigne d'écriture (un déclencheur) était proposée par l'animateur... et chacun s'est lancé à sa façon. En Juin 2012, une rencontre a permi aux "télé-graphistes" de faire connaissance et vivre un partage en direct.


Le vent a soufflé toute la nuit. Et ce matin, elle s’est levée très tôt. Calmement, comme tous les jours elle a préparé son bol de thé et ses biscottes. Et puis elle a longuement fait sa toilette. Elle a mis sa robe de laine verte, enfilé son manteau et, son cabas de paille à la main, elle est sortie dans le noir. A la gare routière il n’y avait presque personne. En tendant sa pièce d'1 euro au conducteur elle lui a souhaité une belle journée. 
Le car a traversé la banlieue encore endormie. Les lampadaires orangés éclairaient avec peine des nappes de brouillard. Ensuite la route a sillonné parmi les champs, traversant quelques hameaux où personne n’attendait. Un peu plus tard, la campagne est devenue plus sauvage, on a gravi plusieurs petites collines et lorsqu’on est arrivé au col d’où l’on domine toute la région elle a demandé au chauffeur de la déposer. Il n’a pas osé poser de question à cette femme qui pouvait avoir l’âge de sa grand-mère mais son regard semblait surpris.
Lorsque le car a redémarré, elle a traversé la route et s’est éloignée sur un petit sentier qui longeait la crête. Tout au fond, sur la droite, le ciel était rose et annonçait l’arrivée d’un soleil dur. 
Elle a marché un long moment, son cabas à la main en évitant les plaques de neige qui scintillaient au creux des buissons.
Enfin elle s’est arrêtée. Autour d’elle, pas un signe de vie. Tout était silencieux hormis le vent dans les feuilles qui soufflait en rafales une haleine de gel. Elle a tourné son regard vers l’horizon en murmurant « c’est beau ». 
Et puis elle a posé son sac par terre, à déboutonné son manteau et tout doucement à commencé à se déshabiller. Elle a soigneusement plié chaque vêtement et les a  rangés, comme tous les jours. 
Maintenant au loin un voile rouge marbré de gris s’étend dans le ciel. Le rideau va se lever.
Elle est nue. Encore plus nue depuis qu’elle a défait ses cheveux.
Son corps ne tremble pas malgré le froid. 
Aucun sentiment de pudeur ne l’habite. Elle est là offerte. Entièrement et définitivement offerte.
Elle tente d’écarter les bras comme pour embrasser le paysage d’un geste que sa fragilité rend dérisoire. Mais le vent repousse ses mains en arrière et la voici tendue vers l’aube avec deux minces ailes blanchâtres qui vibrent. Sur le bord de ses joues, deux lignes humides et luisantes tracent un sillon d’argent.
L’air glacial qui souffle l’empêche de respirer. Elle ouvre la bouche dans un cri silencieux. Le dernier. Ses genoux finissent par céder et voici le repli. Tout doucement la petite forme se rassemble vers le sol, comme un manteau qui tomberait d’un cintre. Le corps sans vie glisse sur un buisson de romarin qui l’accueille, froissant le feuillage. Alors sur la montagne s’élève un parfum d’enfance et de liberté.
L’infini vient de prendre possession d’une petite chevrière de 82 ans.

Souris

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