Montluçon le 15 Octobre 1914
« Aïe, vous m’avez piquée ». Le ton voulait éviter d’être trop agressif, mais Suzanne avait du mal à cacher un brin de mauvaise humeur qui allait croissant depuis le début de la matinée.
D’abord Madame Emma, la couturière, était arrivée en retard pour ce dernier essayage de la robe de demoiselle d’honneur. Ensuite il semblait à Suzanne qu’elle ne serait jamais prête et n’aurait donc pas la perfection dont elle rêvait. Elle ne tenait aucun compte du fait qu’elle avait fait modifier le modèle trois jours avant et que celui-ci s’avérait plus compliqué à ajuster.
Sans vouloir voler la vedette à la mariée, Suzanne entendait bien se mettre en valeur dans une occasion qui ne se reproduirait pas de sitôt. Même si elle avait du mal à se l’avouer, elle ressentait un peu de jalousie devant la beauté naturelle de sa future belle sœur. Il fallait donc compenser par la tenue et Madame Emma n’avait pas droit à l’erreur.
Elle savait par ailleurs que Jean François serait là et bien qu’ayant rompu avec lui, ne voulait pas que ses regards ne se portent que sur la jeune mariée.
La voilà donc face au miroir du petit salon, la couturière à ses pieds. Devant ce miroir, combien d’heures aura-t-elle passé depuis des années à prendre des poses et se raconter des histoires. Ces moments de bonheur se terminaient généralement lorsqu’en levant les yeux, son regard se posait sur le tableau placé au dessus comme un trumeau.
Ce tableau, elle le connait par cœur. Longtemps, petite fille, elle en a eu très peur. Elle y voyait un arbre inquiétant mais surtout une silhouette de personnage semblant gesticuler d’effroi. A sa vue Suzanne sortait de la pièce croyant que le personnage la poursuivait. Puis, petit à petit en grandissant elle avait appris à l’apprivoiser et se convaincre qu’il ne s’agissait que de taches de couleur sans grand intérêt.
Plus tard, en se forçant à le regarder pour éprouver son courage, elle avait fini par distinguer comme un visage qui la regardait. Ce phénomène était apparu peu de temps après sa rupture avec Jean François. Elle n’avait pas manqué de faire le rapprochement avec l’œil de Caïn dont on lui avait parlé au catéchisme et que Monsieur Victor Hugo avait si bien décrit. Cet œil ne pouvait être que celui de Jean François, et il la regardait aujourd’hui avec encore plus d’insistance que d’habitude.
Figée dans la position demandée par la couturière, Suzanne était en proie à des pensées contradictoires. Elle sentait bien le regard de doux reproche posé sur elle, elle souhaitait ne pas avoir à le rencontrer, mais imaginer que celui-ci pourrait se poser plus longuement sur Estelle devenait aussi insupportable.
Le retour de Jean François et la réception après la cérémonie de mariage s’annonçait difficile à gérer.
A suivre…
Pixel

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire