On a tendance à penser que la vie d’une femme âgée est sans surprise. Que non !
Certes le quotidien se nourrit de ses rites, son rythme, ses nécessités répétitives, mais il arrive qu’une journée soit bouleversée par l’apparition inattendue d’une délicieuse aventure.
Hier matin le vent soufflait et je ne savais pas encore comment il allait balayer ma quiétude. Je chausse tout ce que j’ai de chaud pour aller faire mon petit tour habituel à la supérette au coin de ma rue. Peu d’achats à faire, mais je n’arrive pas à m’habituer à l’idée de remplir mon frigo pour plusieurs jours. Me voici donc dans les rayons choisissant (est-ce le mot puisque je jette toujours mon dévolu sur les mêmes produits ?) de quoi préparer mon déjeuner.Je passe à la caisse, j’échange quelques mots aimables avec cette petite antillaise qui officie le matin et je rentre chez moi, tenant d’une main mon cabas et de l’autre mon cache nez devant ma figure. Arrivée dans ma cuisine, je vide le sac et là, moment d’émotion, apparait entre deux boîtes de pâté (une promotion) un billet de 50 euros. Je dis bien 50.
J’étais absolument certaine que ce billet ne m’appartenait pas. Lorsque je vais à la poste retirer un peu d’argent, je demande toujours des billets de 10 parce que les grosses coupures m’impressionnent. Et justement il y en avait une là, sous mes yeux. Comment y était-elle arrivée ? Certains penseront sans doute que c’était là une chance inouïe. Mais est-ce vraiment de la chance ?
Ce billet n’était pas à moi. Je ne l’avais volé à personne et pourtant il n’était pas à sa place dans mes doigts. Je ressentais sa présence dans ma main comme une faute. Comme si ce que d’autres auraient pu appeler un cadeau du ciel était au contraire un piège. J’étais coupable d’un recel ou quelque chose de ce genre. Est-ce que j’avais le droit de profiter d’un argent qui ne m’appartenait pas ? Je me suis assise perdue dans des pensées virevoltantes qui ne me soulageaient pas. On m’a bien appris dans mon enfance qu’il faut toujours rendre ce qui ne nous appartient pas. Mais à qui devait donc revenir cet argent ? Bien sûr, je ne suis pas assez riche pour ne pas savoir comment utiliser 50 euros, mais je ne m’y sentais pas autorisée.
Il me fallait donc trouver comment transformer cette manne en une pluie bienfaisante pour d’autres que moi. Les bonnes œuvres à la recherche de fonds sont nombreuses, mais je soupçonne assez volontiers qu’elles se servent des dons qu’elles reçoivent plus pour leur organisation que pour les personnes indigentes qu’elles prétendent soutenir. Donner ce billet à un mendiant (ce n’est pas ce qui manque) m’apparaissait comme une injustice vis-à-vis de tous les autres malheureux qu’on croise assis par terre dans la rue. Et puis sait-on ce que certains vont faire de ce qu’on leur offre. Boire, fumer ou s’acheter Dieu sait quoi… Non, décidément il n’y avait pas lieu de faire circuler cet argent en choisissant un destinataire précis.
Voilà que la chance devenait un souci. J’ai préparé mon repas et puis, assise devant ma table de cuisine, j’ai déjeuné, l’œil sans cesse attiré par ce rectangle orangé qui semblait à la fois ricaner de la difficulté dans laquelle il m’avait mise et me lancer des messages de reproche.
« Comment ? à l’heure où tant de personnes bien plus en peine que toi n’ont rien pour se nourrir, se chauffer, s’abriter, je suis encore là, dans ton douillet deux pièces, avec ses bibelots, sa télévision et les petites cuillères de tante Louise soigneusement enrobées de papier de soie dans l’armoire ? »
Lorsque, entrant dans ma chambre, mes yeux se sont posés, comme par hasard (le hasard !) sur la photo de colonie de vacances que j’ai encadrée depuis des années, m’est revenu en mémoire ce que notre monitrice m’avait dit un jour : « Ce que tu as reçu, tu ne peux pas le garder pour toi. Il te faut le transmettre ». Il est des paroles qui marquent beaucoup plus que celui qui les prononce ne le suppose. Transmettre ce que j’ai reçu. Je ne suis pas propriétaire de ce que la vie m’a donné, j’en suis provisoirement dépositaire.
Alors j’ai décidé d’être à mon tour le relai de la chance, le convoyeur d’un « on ne sait ce que ça va produire mais on sait qu’il faut le faire ».
J’ai pris une enveloppe, j’y ai glissé le billet et j’ai écrit dessus « Pour vous ». Et puis, sortant à nouveau dans le froid, je suis allée jusqu’à la poste. Là où s’arrête chaque soir la camionnette qui apporte un peu de soupe aux sans abris. Et j’ai déposé l’enveloppe, en l’arrimant avec un caillou pour qu’elle ne s’envole pas, sur le dessus de la boite à lettres jaune.
Qui sait qui profitera de ce « don du ciel » ? Je préfère ne pas le savoir.
En rentrant chez moi je me sentais plus légère et une envie de rire m’a prise en pensant que je venais de jouer un sacré tour à la chance qui me narguait.
Souris
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