Les textes que vous allez trouver sur ce blog sont l'œuvre d'un atelier d'écriture à distance : Télé-Graphe. Les personnes qui y participèrent ne se connaissaient pas entre elles. Elles ont individuellement été contactées par l'animateur et ne connaissaient que les pseudos choisis par les autres. En début de mois, une consigne d'écriture (un déclencheur) était proposée par l'animateur... et chacun s'est lancé à sa façon. En Juin 2012, une rencontre a permi aux "télé-graphistes" de faire connaissance et vivre un partage en direct.


Est-ce vraiment de la chance...?

15h15.
Je suis large, mon rendez-vous n’est que dans une heure et quinze minutes !
Je roule à 150km/h sur l’autoroute. Je sais que c’est interdit mais la vitesse me fait vibrer depuis toujours, et puis je suis tellement heureuse à cette minute précise, que je n’y pense même pas !
J’ai décroché cet entretien d’embauche il y a une semaine et depuis je ne cesse de m’y préparer. Je veux ce poste, j’aurai ce poste ! J’y crois à fond !
La radio m’envoie a plein volume les morceaux rocks incontournables de la dernière décennie et je m’époumone sur les paroles que je connais évidemment par cœur. J’évacue la tension, enfin il me semble.

15h30, H-1.
Je me suis installée à la terrasse d’un café situé en face de la porte d’entrée de l’entreprise. Derrière mes lunettes de soleil géantes, j’essaie de deviner parmi les gens qui vont et viennent dans cet immeuble, qui sont les autres candidats. Pas facile !
Alors que je commande une deuxième grenadine, une jeune femme rousse sort du bâtiment, un sourire radieux aux lèvres. Je suis certaine d’être face à une concurrente. Je la regarde s’approcher, je l’étudie presque. Sa démarche mêle avec subtilité la détermination et la nonchalance de ceux qui n’ont plus rien à prouver. Ses pommettes rebondies, presque enfantines, sont surplombées d’immenses yeux noisette, dans lesquels on ne lit qu’intelligence et perspicacité. Comme elle passe tout près de moi, son aura gonflée de satisfaction percute violement la mienne, un peu fébrile à cet instant. Elle doit avoir à peine quarante ans mais ma toute petite trentaine me parait bien légère en comparaison… je me sens minuscule.
J’allume une cigarette et commence à dessiner du doigt une série de huit dans les traces d’eau qu’a laissé mon verre sur la table. Je me recentre, enfin j’essaie.

16h05, H-25min
Un quart de paquet de clopes plus tard, les vapeurs de nicotine et de goudron ont fini par chasser les dernières ombres de l’angoisse. Je suis prête, enfin je crois.

16h20, H-10min
Je franchis le seuil, traverse un patio, monte les 3 étages au pas de course, pour arriver devant la porte, ni trop en avance, ni en retard.
Devant la blindée noir, j’inspire profondément et sonne enfin. C’est parti !

17h10, H + 35min
Les dés sont jetés. Je réfléchis.

11h09, le lendemain.
J’ai le job ! J’ai le job ! J’ai le job ! J’ai le…  je grandis.

03h30, la nuit dernière.
Je repense à cette journée, puis à celles qui ont suivi… je soupire. C’était il y a cinq ans maintenant. Aujourd’hui je vis confortablement, trop peut-être. Très souvent je me demande ce que serait ma vie si je ne m’étais pas présentée à cet entretien. 
Hier soir, j’ai lu un article qui parlait des choix que la vie nous amène à faire, ou des choix que nous faisons pour vivre.
«Pour être véritablement stimulant, un voyage, tout comme une vie, se doit de reposer sur une solide base d'insécurité financière. […] Le voyage appartient aux marins, aux nomades de ce monde qui ne peuvent ou ne veulent pas rentrer dans le moule. » - Sterling Hayden.

J’ai lu et relu cet article. Il ne cesse de me hanter. Il immisce dans mon esprit une forme de regret, insuffle un vent de rébellion contre moi-même et fait tourner en boucle une question : finalement ce job, était-ce vraiment de la chance ?

Mya Noodle

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