Montluçon le 14 Octobre 1914
L’inquiétude est montée d’un cran chez les Bailly avec les dernières annonces du ministère de la guerre. Certes la famille est restée à ce jour à peu près protégée, mais la situation pourrait bien changer. Bien que le front semble se figer en Champagne, et on en est loin, l’armée à un besoin urgent d’effectifs supplémentaires.
Monsieur Bailly a été versé depuis deux ans dans la réserve territoriale et son poste de directeur dans l’enseignement a permis de le maintenir à Montluçon. Il n’en est pas de même pour Franck qui a été appelé devant un conseil de révision comme tous les ajournés et réformés. On l’attend aujourd’hui à déjeuner avec des nouvelles de ce passage devant le conseil.
Depuis une heure Suzanne est devant la fenêtre à guetter son frère, et Madame Bailly tente de cacher son angoisse en débordant d’activité dans la cuisine. Monsieur Bailly ne dit rien mais il vient d’allumer sa troisième pipe de la matinée et c’est chez lui un signe qui ne trompe pas.
« Le voilà » s’écrie Suzanne en ouvrant la fenêtre. Immédiatement ils sont trois à observer le visage de Franck qui traverse le jardin, afin de déceler un signe de la réponse tant attendue.
Sur le pas de la porte le sourire de Franck annonce le début d’un soulagement. Michelle Bailly reprend un souffle momentanément suspendu sans pouvoir malgré tout contenir les larmes trop longtemps retenues. Il ne lui a pas échappé que le sourire de Franck n’est pas complètement détendu. La suite du récit se déroule dans le salon.
« Je reste provisoirement réformé, mais un nouvel appel devant le conseil de révision n’est pas exclu. Ils ont bien pris en compte ma jambe portant les marques de ma polio mais je pourrais si nécessaire être affecté au ministère. Ce n’est peut être donc que partie remise. Le plus dur n’est pas de rester avec cette épée de Damoclès au dessus de la tête, mais d’avoir vu des camarades apparemment plus handicapés que moi partir sans délai. Il y avait beaucoup de pleurs sur les marches de l’hôtel réquisitionné par les militaires pour le conseil. Des mères, des épouses, des fiancées, on sent le poids des regards quand on sort sans billet d’affectation. J’ai honte, mais je crois que je mes suis mis à boiter plus que d’habitude pour traverser la place. »
Michelle Bailly serre longuement son fils dans ses bras.
« Allons, passons à table, pensons à autre chose ; nous avons encore à décider quelques points de détail pour ton mariage, puisque par chance ce mariage va pouvoir avoir lieu. »
« Est-ce vraiment de la chance ? » murmura Franck.
A suivre…
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