Les textes que vous allez trouver sur ce blog sont l'œuvre d'un atelier d'écriture à distance : Télé-Graphe. Les personnes qui y participèrent ne se connaissaient pas entre elles. Elles ont individuellement été contactées par l'animateur et ne connaissaient que les pseudos choisis par les autres. En début de mois, une consigne d'écriture (un déclencheur) était proposée par l'animateur... et chacun s'est lancé à sa façon. En Juin 2012, une rencontre a permi aux "télé-graphistes" de faire connaissance et vivre un partage en direct.


Chapitre 8

« Pour moi il y a trop de non-dit pour que je puisse comprendre l’histoire. C’est dommage parce que j’ai l’impression que tu caches vraiment une histoire intéressante. Pourquoi le cacher ?
Ne te laisse pas aller à la facilité… tes derniers livres étaient magnifiques et connaissent un succès hors de nos frontières et le film adapté de ton premier roman est un succès au box office…
Je t’en prie, reprends-toi. Tu es encore dans les délais que nous nous sommes fixés… Corse-moi un peu cette histoire… il y a de très bonnes choses… développe la relation du père avec ce fils Michel, c’est le cœur de ton roman. Ne laisse pas tomber la mère, elle est un personnage important… je te fais confiance… John.
PS : où es-tu ? Je n’aime pas quand tu disparais pour aller te terrer dans un trou du cul du monde. »

Eddy relit pour la ixième fois la lettre de son éditeur reçue il y a trois jours… Son éditeur, une figure parisienne qui se prend très au sérieux… Certes, Eddy lui doit beaucoup mais il ne supporte pas ses remarques. Il n’a qu’à s’y mettre Monsieur bon conseil, toujours prêt à le booster de ses mots creux entre deux rounds. Il avait tellement insisté qu’Eddy avait fini par lui envoyer quelques pages de son nouveau manuscrit histoire de le rassurer, de lui montrer que le roman était en marche et qu’il n’avait pas lieu de s’inquiéter. En même temps Eddy savait bien que ce n’était pas abouti… une première mouture sur laquelle il avait l’intention de revenir comme il l’avait fait pour les précédents ; laisser reposer, remanier, affiner jusqu’au moment où il sent que c’est juste et qu’il peut lâcher et le confier à l’édition. Pourtant ce troisième roman était difficile à écrire… Il peinait… peut-être parce que celui-ci, contrairement aux précédents qui étaient de pure fiction, relevait de l’intime… Il puisait sa source dans son histoire personnelle et remuer tous ces évènements le perturbait et ralentissait son travail… En même temps, il ne pouvait plus reculer… Ce roman devait rendre hommage à ses parents après les avoir tant dénigrés… C’était pour lui indispensable pour poursuivre ce métier d’auteur, pour continuer à vivre ou pour vivre vraiment enfin apaisé et réconcilié. 
A Paris, comme son éditeur l’appelait chaque jour, il avait fini par boucler son sac pour aller se réfugier en Tunisie à Téboursouk, proche de Dougga, à deux heures de voiture de Tunis où subsistaient de nombreux vestiges de l’antique cité Thugga, résidence des princes numides prospères aux IIème et IIIème siècle sous les Romains. Il y était venu une première fois, avait loué un petit Riad dont il était tombé amoureux. Il s’y réfugiait régulièrement laissant le soin à sa gardienne parisienne de lui réexpédier son courrier et lui avait fait promettre de garder le secret ce qu’elle accomplissait tel un cerbère.
Ce Riad était pour lui « un trou du cul du monde » comme disait son éditeur mais il pouvait s’y ressourcer… une grand-mère du village lui préparait chaque jour des merveilles sur son brasero style tagine, coucous délicatement parfumés. Il lui avait proposé de partager son repas et chaque jour, cette grand-mère Aïcha, après quelques réticences, avait fini par accepter… il avait plaisir à l’entendre raconter sa vie, les histoires du village ce qu’elle faisait avec gourmandise et pétillance.
Mais ce qu’il préférait par-dessus tout c’était l’odeur du jasmin considéré comme le symbole de la beauté et de la tentation féminine. Il y en en avait plein le jardin intérieur et lorsque les fleurs s’ouvraient à la tombée de la nuit, répandant leur parfum odorant et capiteux, cette cour devenait enivrante… Mêlé à l’odeur de la fumée de sa chicha, le Riad devenait un palais des mille et une nuit… il pouvait entrevoir Cléopâtre partie à la rencontre de Marc Antoine dans un bateau dont les voiles étaient enduites d’essence de jasmin.
Jusque très tard dans la nuit, il s’abandonnait à cette effervescence… ce parfum agissait sur lui comme un sédatif puisqu’il finissait souvent par s’endormir dans son fauteuil et c’est là qu’apparaissait Kâma, le dieu de l’amour en Inde qui atteignait ses victimes par des flèches auxquelles il attachait des fleurs de jasmin.

Eddy

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