Les textes que vous allez trouver sur ce blog sont l'œuvre d'un atelier d'écriture à distance : Télé-Graphe. Les personnes qui y participèrent ne se connaissaient pas entre elles. Elles ont individuellement été contactées par l'animateur et ne connaissaient que les pseudos choisis par les autres. En début de mois, une consigne d'écriture (un déclencheur) était proposée par l'animateur... et chacun s'est lancé à sa façon. En Juin 2012, une rencontre a permi aux "télé-graphistes" de faire connaissance et vivre un partage en direct.

Il paraît que je travaille depuis l’âge de 10 ans.
Ma mère servait dans un hôtel-restaurant en face de la gare de Brioude. Nous habitions sur place, dans une chambre au dessus des cuisines et comme l’école n’était manifestement pas faite pour moi, elle a décidé de m’envoyer à la campagne. C’était ce que plusieurs personnes lui avaient suggéré pour que je puisse avoir un toit et de la nourriture sans peser sur les maigres finances maternelles. Et puis je grandissais, j’étais assez maigrichonne mais qui sait ce qui risquait d’arriver, « à la ville », à une gamine sans instruction et sans surveillance une bonne partie de la journée et même des soirées…
Alors on a trouvé une ferme, en Haute Loire, qui voulait bien de moi. Chez les Lauret. C’était un bâtiment de pierres sombres, tout en longueur, avec plusieurs escaliers extérieurs qui desservaient des pièces aux affectations mal définies. Ma chambre, par exemple, se trouvait derrière un réduit où l’on empilait les cageots vides lorsque ce n’était pas la saison des pommes. Aujourd’hui, pour les enfants, c’est un plaisir d’avoir leur espace à eux. Mais pour moi qui n’avais jamais dormi seule et qui n’avais  même jamais eu un lit à moi, c’était toujours un moment d’angoisse quand Madame Lauret me disait «  tu peux aller te coucher ».
Mais bon, le travail, je disais…
Le matin c’était d’abord les poules. J’allais ramasser les œufs et je nettoyais le coin où elles s’installaient pour dormir. Au début, je trouvais ça dégoutant, mais petit à petit j’ai appris à reconnaitre chaque poule, leurs habitudes, leur caractère, et je me suis attaché à elles. Leur plumage était doux et chaud. Et j’aimais les caresser moi que plus personne ne touchait.
Après les poules, j’avais droit à mon bol de lait avec une tranche de pain, du pain que Madame Lauret faisait elle-même. Mais il fallait faire vite parce que c’était l’heure où les chèvres commençaient à réclamer.  Et ça, c’était vraiment merveilleux. Je partais avec ma petite bande chevrotante, ma douzaine de copines. Je leur avais donné un nom à chacune, ce que tout le monde à la ferme avait trouvé bien comique mais c’était comme à l’école dans la cour de récréation, et je pouvais leur parler puisqu’elles avaient un nom.
Dans les champs, je retrouvais Sophie et Antoine. Sophie avait un an de plus que moi et Antoine arborait déjà quelques poils sur la lèvre supérieure. Je le trouvais très beau.
Il savait siffler avec un brin d’herbe entre ses paumes rassemblées et possédait un couteau avec lequel il taillait des écorces pour faire de petits animaux qui m’émerveillaient.
Et puis j’ai grandi. Il a fallu quitter la ferme pour retourner en ville où ma mère avait réussi à me faire admettre pour aider à la cuisine là où elle-même était en place. C’était dur. Pas d’horaires, peu de jours de repos et beaucoup de reproches lorsque je n’étais pas assez rapide ou trop maladroite. Mais il y avait du monde, de l’animation et parfois de la musique aussi, le dimanche. J’aimais ça.
Je ne vous raconterai pas la suite. Le fils  des patrons, le bébé qui n’a pas vu le jour, et les multiples emplois où j’ai toujours pourtant trouvé de quoi vivre et des moments joyeux.
Mais les années chez les Lauret resteront toujours dans mon souvenir une époque heureuse.
Mon frère, qui était né bien près moi, m’a amenée l’an dernier  revoir la ferme de mon enfance. Rien ne semblait avoir changé même si la maison a maintenant une antenne sur le toit. Lorsque nous sommes arrivés, j’ai retrouvé l’odeur des pommes dans la remise et le caquètement des poules devant le fenil. Les Lauret n’étaient plus là, bien sûr, et c’est Antoine qui a racheté la propriété. Sa femme m’a accueillie avec une  certaine réserve mais lorsqu’Antoine est apparu, j’ai eu comme une grosse boule dans la gorge. Il ne me reconnaissait pas alors j’ai balbutié « Antoine… » et un sourire s’est dessiné sous sa moustache jaunie de tabac. Je n’ai pas osé l’embrasser. Nous ne savions pas quoi dire et la visite a tourné court.
Mais vraiment, lorsqu’on me dit que j’ai travaillé depuis l’âge de 10 ans, je dis non. J’ai vécu, j‘ai ri, j’ai aimé les bêtes et les gens. Et j’ai des souvenirs heureux plein la tête pour remplir mes vieux jours.

Souris

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Les textes de chaque Télé-graphiste