Les textes que vous allez trouver sur ce blog sont l'œuvre d'un atelier d'écriture à distance : Télé-Graphe. Les personnes qui y participèrent ne se connaissaient pas entre elles. Elles ont individuellement été contactées par l'animateur et ne connaissaient que les pseudos choisis par les autres. En début de mois, une consigne d'écriture (un déclencheur) était proposée par l'animateur... et chacun s'est lancé à sa façon. En Juin 2012, une rencontre a permi aux "télé-graphistes" de faire connaissance et vivre un partage en direct.


Lorsque je ne serai plus là, que restera-t-il de mon passage sur terre ? Je ne crois pas avoir fait beaucoup de mal. Mais ai-je fait un peu de bien ?
Aussi loin que je me souvienne j’ai l’impression d’avoir toujours suivi mon chemin en obéissant - le mot est étrange - à ce que ma mère m’avait inculqué. Ce qu’elle avait fait entrer dans ma « caboche » comme elle disait, parfois à coup de taloches, mais je ne lui en veux pas. Pour elle aussi la vie n’était pas facile. Elle avait été élevée à la dure par une mère qui avait la fierté des ouvriers, qui avait beaucoup manqué pendant la première guerre après la mort « au champ d’honneur » de son mari et qui s’était ensuite usée au travail pour essayer de m’élever, moi qui devait lui être un poids. Mais elle avait des principes si elle avait peu d’argent. Il y avait des choses « qui ne se faisaient pas ».
D’elle j’ai appris la valeur de toute chose. Un sou est un sou et surtout quand il ne m’appartient pas. La misère on la cache, mais on s’inquiète de celle des voisins et, lorsque le malheur frappe, la solidarité doit être là. Je ne parlerai pas du catéchisme où je ne suis guère allée mais qui me plaisait bien parce qu’on y entendait des histoires qui me faisaient rêver.
Et puis j’ai grandi. Et j’ai eu mon lot de romantisme naïf et le marteau de la réalité qui tapait par-dessus. J’ai beaucoup aimé, beaucoup pleuré aussi mais je crois avoir toujours été honnête et correcte avec les autres. Lorsque je suis devenue mère à mon tour, j’ai essayé de guider mon fils dans les traces qui étaient celles des valeurs familiales. Je lui ai peu parlé de ce que j’avais vécu et il m’a peu questionnée, sentant peut être qu’il y avait là trop de choses sensibles auxquelles il ne fallait pas toucher. Le silence des familles ne cache pas toujours des aveux difficiles ou des hontes inavouables. Il est souvent, c’est comme ça que je le ressens, le signe d’une pudeur. On ne raconte pas ses malheurs.
Lorsque ma petite fille est née, j’ai pensé qu’enfin le cycle infernal de la lutte pour une vie sans drame allait s’arrêter. Cette enfant ne connaîtra pas ce que les générations précédentes ont porté dans la fatigue et la dignité. Elle aura une vie plus facile et plus joyeuse comme ces rameaux tout verts et tout droits que je vois pousser sur le vieux pommier tordu derrière le mur de ma cour.
Mais lorsque je ne serai plus là, peut être voudra-t-elle savoir qui était cette Mamie qui riait de tout et ne parlait jamais d’elle. Elle se demandera pourquoi il n’y a pas chez moi de ces albums de photos qu’on aime à feuilleter dans les familles. Elle passera peut être devant la maison où j’ai travaillé une partie de mon enfance sans savoir que cette maison n’est pas n’importe laquelle et que, dans l’appentis où je dormais, derrière la porte, il y a ce cœur dessiné de la pointe d’un petit couteau, dont sa grand-mère a caressé l’image bien souvent.
Elle ne saura pas qu’un ouvrier de ferme et une repasseuse ont chanté ensemble le dimanche lorsque l’accordéon venait sur la place et qu’ils ont mis au monde une petite fille qu’on appelle aujourd’hui Mamie.
Ce n’est pas les soucis et les chagrins que je voudrais lui dire, mais les jolis moments que j’ai vécus malgré justement soucis et chagrins. Comment lui dire que la vie est belle et vaut d’être savourée pour chaque instant qui ne reviendra pas ? Pourquoi ai-je tant envie qu’elle sache le jour d’émoi où un garçon m’a invitée à danser pour la première fois, le jour de jubilation où j’ai reçu les premiers francs que j’avais gagnés, le jour de fierté où  j’ai poussé la porte d’un vrai coiffeur...
Peut être faudrait-il que j’écrive tout ça. Que j’ose prendre un cahier et y semer la trace des bonheurs qui m’ont été donnés. Parfois j’y pense, et puis j’oublie. Je retourne à mon petit quotidien. Les jours passent vite.
Lorsque le livre de ma vie se refermera, peut être m’en voudra-t-elle de ce silence. Mais la vie est devant. Pour elle.

Souris

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