Ce fut une journée de randonnée avec un ami valaisan. Nous commençâmes l'ascension vers 6 heures du matin pour découvrir des vallées sans maisons et sans humains. Nous croisâmes trois bouquetins qui nous apparurent en ombres chinoises, alignés l'un derrière l'autre sur le sommet d'une crête à contre-jour du soleil naissant. Nous nous retrouvâmes dans une vallée aux hautes falaises qui fut jadis un glacier. Le seul bruit existant et perceptible consistait en de petits craquements réguliers causés par le décrochement de quelques minuscules morceaux de roche venus s'écraser plus bas. Soudain mon ami se retourne et me dit d'un air émerveillé : "Regarde !" Le soleil levant fit apparaître le massif du Mont Blanc; imposant, majestueux, énorme, flottant dans la brume, teinté de bleu, de rose et d'orange. Les pensées s'arrêtèrent alors pour faire place à un silence intérieur qui ne se décide pas. Place à la contemplation. Pas à la contemplation de telle ou telle chose, de telle ou telle beauté, mais à la contemplation de la beauté en elle-même. Une contemplation qui soigne, une contemplation mère des pauvres, consolatrice des affligés, réparatrice ce qui est blessé, celle qui redonne la joie d'exister, celle qui n'a que bonté à donner. Un sentiment s'impose et m'envahit : une soif de ne plus redescendre, le refus de revenir 1500 mètres plus bas au pays des fous. Au pays de la vitesse; vitesse des voitures sur l'autoroute entre Lausanne et Montreux. Au royaume de la querelle, de la jalousie et de l'art de la guerre. Des guerres pour rien, comme art de ne plus vivre. Guerre entre voisins pour une clôture placée un millimètre trop à gauche ou trop à droite; guerre du petit chef qui pourrit la vie toute entière de sa caissière de supermarché juste pour lui rappeler qu'il est le chef et pour se faire oublier à lui-même qu'il n'est que "petit" chef. La civilisation dans laquelle ceux qui ne sont pas mangés sont ceux qui mangent. Non-civilisation de la pollution; pollution des rapports humains et de la profanation de la planète, notre mère. La non-civilisation du culte à Mammon et du pouvoir devant lesquels les hommes se traînent à plat ventre et pour lesquels on humilie ou extermine les peuples depuis que le monde existe. Et voilà que le chemin de la vie m'était réapparu ici, insoupçonnablement vierge et intact en moi dans une vallée déserte, comme une source d'eau vive qui abreuve en un instant la vie toute entière en lui en redonnant son sens et ne voulant plus la quitter. Et si j'osais franchir le pas de ne vivre plus que là haut ! Voilà l'essentiel ! Et pourtant, j'y pense et puis j'oublie, que c'est là que se trouve la vraie vie.
Yahoo
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire