Prendre un train très tôt le matin, assister au lever de soleil sur la plaine embrumée, admirer les ruminantes qui hument l'herbe pleine de rosée. Passé le petit moment de stress inhérent au départ, ces voyages sont l'une de mes premières motivations. Jamais je ne me suis levé du mauvais pied pour aller prendre un train. Encore celui-ci se rend t-il souvent à la capitale et son nom n'est pas RER. J'ai voulu proposer à mes voisins des conversations à n'en plus finir autour de boissons sucrées. Si mes inhibitions tombaient, j'offrirais un carreau de chocolat à ma voisine. Dans l'attente, je décortique mes compagnons de voyage dans le silence le plus appliqué. La découverte d'une famille systématiquement composée de quatre membres n'est que rarement une bonne nouvelle. J'aborde l'information avec retenue, je me souviens d'interminables jeux de société, de la mièvrerie des comportements. Quand chaque voyageur se trouve solitaire, quand chacun se retrouve face à soi et ainsi multiplié par places, là commence l'intérêt. Mon attention s'aiguise, je sors mon dédain, je scrute les lectures, j'applique la critique.
Alors le jour où ce jeune homme soigné m'a interpellé. « Tu veux un café ? » « Pardon ? » « Bah oui, un café ! On va quand même pas passer 3 heures assis à nos places ! » Ah bon, on va discuter ? Vraiment ? Et nous voici partis pour la voiture bar. Le voilà qui commence à me raconter sa vie de petit entrepreneur obsédé par l'argent. Ses exploits de marchand d'art en Australie où les faux chinois de chefs d'oeuvres mondiaux se vendent en porte à porte, surtout si le vendeur à l'aspect franchouillard. Pendant deux heures, il me conta sa vie par le menu, il détailla les possibilités toujours renouvelées de s'enrichir. Pourquoi l'homme qui pourrait nourrir la plus profonde misanthropie s'était-il montré affable et sympathique ?
Les hommes d'affaires m'indiffèrent. Les femmes d'affaires sont rares. Les vieilles femmes sont nombreuses. Comme dans les trains chinois... Il y a là-bas un art du voyage en train. Une sorte de rituel entre le repas de nouilles déshydratées, les conversations, la dégustation d'un fruit, la sieste, le rapide toilettage aux lavabos, l'infusion, l'extinction des feux à 22h sur tout le territoire, du Heilongjiang au Xingjiang. Plusieurs milliers de trains qui s'éteignent, plusieurs centaines de milliers de Chinois qui s'allongent, répondant d'un seul homme à ce curieux couvre-feu ferroviaire.
Le train de Bamako à Kayes connaît lui aussi ses rituels, ses repas partagés sur les sièges en skaï, le poulet gras à l'arachide, les mains luisantes de lipides, la riche sauce à l'odeur incandescente. L'interminable cheminement à travers la steppe, le spectacle à l'arrivée. Ma renonciation au voyage. En traçant, je ne suis pas sûr d'être plus libre. La routine casse, les pieds délivrent, la tête suit.
Demain je pars au Brésil à bord d'un train multicolore. J'observerai les corps cultivés, comme hors sol. Je danserai la samba pour essorer mon âme. Je consulterai les mânes pour débuter ma vie. Là bas, je construirai mon rêve de liberté, j'avilirai le livre. Viens avec moi si tu veux, on peut bien tenir à plusieurs sur cette canopée. Les plages et pains de sucre, les favelas et les dictateurs, l'Amazone et ma Recife. J'inventerai les chemins de fer tropicaux, un lait de coco offert à chaque passager en route pour l'au-delà de soi. Une paille plantée à même la noix, des lèvres ourlées à laMaine-Océan. Encore ce train et « chtongue à la gare ». Je me souviens de la scène de danses qui n'en finissait plus, cette soirée faussement ratée de cheminots rebelles. Que ne ferait-on pas pour une brésilienne ?
A ces pays qui n'offrent pas de bêtes humaines, je dirai ma stupéfaction. A cette Syrie qui nous promène sur son bitume ensoleillé, fondu. Aux pneumatiques de notre autocar, aux châteaux des Croisés, je proposerai le changement ferroviaire. La Société nationale des chemins de fers syriens. SNCS, si rien ne change. Promettre la réouverture des comptoirs coloniaux. Aborder l'Inde par le train des maharadjas comme les frères grand bretons enterrant le père.
Si ma volonté suffisait, je construirais des cinémas dans les trains. Je traînerais mes rêves dans les cinémas. Je réhabiliterais la pellicule et ses petits rails parallèles pour nous embobiner. Vérin, bobine. La prochaine fois, je vous emmènerai avec moi. Je ne vous laisserai pas au bord de l'autoroute de mon cerveau hypermnésique. On construira ensemble un réseau et l'on posera dessus toutes sortes de michelines. Tu l'auras enfin ton circuit d'enfant. Tu pourras crier ta joie sur les fonts baptismaux. On mettra nos dieux dans les bielles et les petits héros entre voie et bogies.
Nolimette
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