Les textes que vous allez trouver sur ce blog sont l'œuvre d'un atelier d'écriture à distance : Télé-Graphe. Les personnes qui y participèrent ne se connaissaient pas entre elles. Elles ont individuellement été contactées par l'animateur et ne connaissaient que les pseudos choisis par les autres. En début de mois, une consigne d'écriture (un déclencheur) était proposée par l'animateur... et chacun s'est lancé à sa façon. En Juin 2012, une rencontre a permi aux "télé-graphistes" de faire connaissance et vivre un partage en direct.

Depuis l'âge de dix ans, l'écran m'absorbe. Dès le plus jeune âge, maman m'offrit en garde à la télévision. Elle nuançait ses effets, je pouvais en être puni. A l'école, j'élevais des hamsters sur un écran vert-noir. Mon nouveau rôle de chef d'entreprise me satisfaisait grandement. Tout était texte et pourtant mes petits animaux grandissaient. Je les imaginais beaucoup mieux que s'ils m’avaient présenté leur minois. A la maison, cet écran vert-noir était utilisé pour un jeu consistant à sauter avec une liane par-dessus une mare. Le petit personnage, né d'une K-7 audio, passionnait la famille des après-midis entiers. Tout à côté, par terre, j'écrivais – tapais – encore sur la machine à écrire de ma mère la secrétaire pour amuser ma soeur. Les lettres étaient si violemment frappées sur le rouleau, le bruit enivrant. Le traitement de texte numérique n'existait pas.
Quelques mois plus tard, un camarade de classe me narguait avec son CDI. Compact-disc interactif que son père lui avait installé sur le téléviseur familial pour le féliciter d'être – encore – premier de la classe. Lors de la démonstration salonnière pendant le goûter d'anniversaire, je ne m'étais pas laissé impressionner. Ce n'est que bien plus tard que j'ai compris les ravages de cette nouvelle interactivité. Mais Gaël avait déjà tout compris. Lui qui m'avait incendié quand j'avais eu l'audace d'éteindre l'ordinateur sans avoir préalablement éteint le système d'exploitation. Fier de moi, je lui avais dit que son système ne pouvait pas marcher sans électricité alors quel besoin d'attendre les instructions de l'ordinateur pour couper ?  Maintenant, tous les êtres humains se sont habitués à attendre les instructions de leurs computeurs. Lui avait compris car il était chargé par le professeur de technologie de rédiger le petit journal quotidien qui était diffusé sur le petit téléviseur dans le grand hall de notre collège, face à la fresque hideuse, qui servait de décor aux photos de classe des boutonneux. Chaque matin, il arrivait tôt, avec sa maman, la professeure d'espagnol. Enfin avant même sa mère, qui devait avoir de plus en plus de mal à se lever pour enseigner une langue que son propre fils confondait avec l'italienne langue paternelle.
Il diffusait donc, chaque matin, chaque récréation, la blague du jour, le repas cantinier du jour, le saint du jour, le quoi du jour ? Les informations les plus intéressantes – les absences de profs terrés au fond de leur mansarde par la plus sombre dépression – étaient encore épinglées sur le tableau de liège par les pions estudiantins. Technologie basique pour info précieuse. Journée écourtée. Pause en permanence. Ou mieux, délivrance dans mon CDI. Autre cd interactif ? Non, peu de supports binaires au centre de documentation et d'information, mais beaucoup de supports analogiques fait de tas de papier parsemés de beaucoup d'espérance. Alors il me faut expliquer ici quels furent les deux plus accablantes humiliations de ces années de  6e. Non pas que mes parents n'eussent pas les moyens de me divertir à coup de CDI mais la tristesse d'entendre une documentaliste pleine de bonnes intentions me dire que je ne comprendrai rien à l'Encyclopaedia Universalis posée-scellée sur ses rayonnages.
Je ne voulais pas la comprendre, madame-je-sais-tout, je voulais simplement l'ouvrir et me noyer dans ses millions de mots. Regarder la disposition de ses textes, apprécier les illustrations naïvement, perdre mes pensées les plus inavouables dans l’ordonnancement des connaissances. Oui, c'est dès que l'envie s'en fait ressentir qu'il faut plonger à corps perdu dans l'infini. Perdre son corps dans la connaissance. Perdre son animalité dans ses pensées. Se frotter de choses in-entendables. Voilà qui me sauve encore aujourd'hui. La connaissance est souvent tapie tout à côté de la plus séductrice abjection. C'est le lot commun. En chacun, en chaque oeuvre, le pire côtoie le meilleur. Il en va ainsi de votre voisin, de votre bibliothèque, de votre dieu comme de votre nouveau téléphone. Vous cherchez à en comprendre le fonctionnement alors qu'il est déjà dépassé. Gaël avait-il vraiment tout compris ? Sa compréhension fine de notre époque le laisse aux mains du parti communiste français. Oui oui, en 2011. Oui-oui !
Mes noyades répétées dans le petit Larousse m'ont plusieurs fois sauvé la vie entre 6 et 10 ans. Je reste persuadé qu'un plongeon dans cette encyclopédie aurait changé les années suivantes. Alors aujourd'hui, je cours après ce passé, je tente d'annuler les effets dévastateurs de cette censure adolescente. J'alimente ma haine au fil d'un projet au nom abominable : w i k i p e d i a. Comment une belle idée peut-elle posséder un nom aussi curieux ? Le nom encyclo-pédie raisonnait-il aux oreilles des contemporains de d'Alembert comme un furieux barbarisme ? Je demanderai la réponse à mon nouvel écran.
Alors, as-tu été blessé par madame truque au CDI ou par M. Leroy, le professeur de technologie(!) ? Te remettras-tu de la blessure publique, de l'affront qu'il te fit par la moquerie sur ton écriture. Pas même en catimini, mais devant la classe entière, il moqua ton écriture fine, pourtant lisible, n'occupant pas plus d'un petit carreau de hauteur, sans interligne. Le grand instructeur cybernétique moquant l'antique scribe. Je veux écrire petit. Je veux noyer mes pages manuscrites de flots de caractères. Je voulais cela, je veux encore noircir des pages. J'aime les journaux d'antan à la maquette surchargée, les quotidiens d'après-guerre, les journaux du manque de papier. Noircir les pages, encrer le verso, sentir la trace du bic au verso d'un recto nimbé. Potentats de collège, je vous hais. Petits seigneurs de cour de récré, petits profs à la noix, personnages sans envergure, abonnés au ciné d'art et essai, spectateurs de festivals qui, sans vous, seraient déjà fermés. Chaque été en Avignon, chaque année scolaire à nous emmerder avec vos visions étriquées de la vie, à essayer de noyer votre désespoir dans nos trop-pleins de jeunesse. Instruction publique, éducation nationale, tableau blanc interactif (TBI), tableau numérique interactif (TNI), tableau pédagogique interactif (TPI), mort aux rats !

Nolimette

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Les textes de chaque Télé-graphiste